L'art de la parole

Antonin Druet est actuellement étudiant en Master Politiques publiques spécialité Sécurité et Défense à Sciences po.

Ancien étudiant de la Faculté de Droit, Sciences économiques et Gestion de Nancy, il a participé à de multiples reprises aux concours de plaidoiries et d’éloquence organisés par les associations étudiantes de son campus. Son excellente capacité à s’exprimer en public, très remarquée à l’occasion de ses prestations lors de ces différents concours, a fait de lui un adversaire redouté et redoutable. L’équipe d’Anomia est donc allée à la rencontre d’Antonin afin de connaître le secret de son aisance à l’oral.

Peux-tu nous expliquer quel était ton rapport à l’art oratoire à ton entrée à la faculté et ce qui t’a poussé à t’y intéresser, et surtout, à t’y essayer ?

A mon arrivée à l’Université, l’art oratoire était quelque chose que je considérais essentiellement depuis le point de vue de spectateur. Il ne faut pas y voir un désintérêt particulier pour la pratique mais plutôt le sentiment très étouffant de ne pas être légitime à se lancer et prétendre participer aux évènements, notamment le concours d’éloquence et de plaidoiries qui ont lieu chaque année à l’Université de Lorraine.

Je suis convaincu que ce sentiment est partagé par un grand nombre d’étudiants. Prendre la parole est une manière de s’exposer, d’être entendu et écouté. Il est naturel d’appréhender le regard des autres, de ressentir la peur de ne pas être à la hauteur. L’expression « art oratoire » en elle-même a de quoi impressionner. S’il est juste à mon sens de parler d’art, cette approche renvoie l’image d’une discipline supérieure, accessible uniquement à quelques esthètes lettrés dont l’aisance devant un public est innée. C’est l’erreur que je faisais à mon arrivée à l’université, je pense qu’il s’agit du premier obstacle à l’amélioration.

L’art oratoire est réellement une arme puissante pour un.e juriste qui s’en servira tout au long de ses études, de sa carrière et de sa vie. Mais plus que l’art oratoire, la prise de parole en public est une arme redoutable, si ce n’est nécessaire, dans la vie. C’est une compétence que chacun appréhende différemment. Des cours à l’Université aux concours d’éloquence en passant par les entretiens d’embauche, un étudiant est sans cesse confronté à la nécessité de prendre la parole.

Mon passage à l’Université m’a appris une chose qui me resservira dans tous les domaines. Le premier levier pour s’améliorer est de se lancer. Alors que j’avais assisté au concours de plaidoiries emblématique de l’Université de Lorraine, j’étais tiraillé entre l’envie d’y participer et l’inquiétude de ne pas être à la hauteur. Le concours de plaidoirie se déroulait par équipe de trois. C’est un ami, Jean-Baptiste Chrétien, habile avec les mots et audacieux qui m’a convaincu – ce n’était pas gagné.

Comment se déroule un concours de plaidoiries ? Que peut-on en retirer pour améliorer son aisance à l’oral ?

Une fois l’étape de l’inscription franchie, il ne reste plus beaucoup de place pour l’interrogation, le rythme effréné d’un concours vous lance sur la voie de l’amélioration.

S’il est nécessaire de passer une phase de sélection, un premier sujet – premier défi – est vite envoyé. Cela varie selon les concours mais on dispose souvent de quelques jours pour le traiter, vient ensuite le temps de passer devant le jury. En cas de réussite, rebelote pour la manche suivante, parfois un délai plus court, plus d’angoisse mais surtout plus d’adrénaline. C’est l’occasion de découvrir un aspect central de la prise de parole. Avant de prononcer un discours, une plaidoirie, il faut faire face à des heures de travail loin du public, le temps de l’écriture. Si les méthodes sont aussi nombreuses que les personnes, des simples notes pour les plus doués en improvisation aux discours calibrés au mot des plus scrupuleux, il faut écrire. C’est une étape essentielle, déterminante pour le plaisir que l’on aura à prendre la parole ensuite.

Les délais impartis sont courts. Dans le cadre d’un concours de plaidoiries, il est nécessaire bien souvent de fournir un rendu écrit – les conclusions – destiné au jury qui évaluera l’équipe également sur le raisonnement juridique. C’est apprendre à travailler avec des délais précis, parfois trop justes mais où il est nécessaire de rendre quelque chose pour continuer l’aventure. Alors très vite on se découvre, on se dépasse, on s’améliore. Ce sont ces moments en équipe et loin du public que j’ai vécus comme les plus intenses. Il faut composer avec les forces et faiblesses de chacun. Très vite le stress devient de l’adrénaline. Les heures et les jours passent, les conclusions sont envoyées, il faut désormais écrire une plaidoirie. Le jury se base sur des critères précis, fixés par l’organisation du concours : raisonnement juridique, clarté du propos, éloquence, humour, gestuelle, … de quoi découvrir et exprimer pleinement son style.

Après ces différentes étapes, l’amélioration est palpable. Une fois affranchi de la peur initiale, la première prise de parole passée, cela laisse le champ libre à d’autres améliorations. Cette première expérience éclaire sur les points à travailler. Réussir à poser sa voix, ne pas gesticuler au risque de perdre l’attention du public, varier le rythme, faire des pauses, capter les regards… autant de choses à travailler qui guident le perfectionnement. Je me suis lancé, spectateur devenu orateur, le plus dur est passé.

D’autres éléments peuvent accompagner la progression. Écouter des prises de parole diverses pour comprendre la construction d’un discours, lire - pour le plaisir de lire ET pour étoffer et adapter son langage au public -, se filmer pour corriger les gestes parasites, s’entraîner en cours/conférences par la prise de parole et des questions spontanées… Je ne crois pas qu’il y ait une seule manière de faire. Chacun peut trouver les méthodes qui rendent le travail agréable, la progression visible. Cela passe aussi par la découverte de ce qui nous plait en tant qu’orateur. Ici le propos est concentré sur les concours de plaidoiries, voire d’éloquence, mais ne pas se sentir attirer par ces concours ne fait pas d’un étudiant un mauvais orateur. Il s’agit de trouver le format et le sujet qui plait pour faire de la prise de parole en public une activité plaisante et non une contrainte.

Que dirais-tu à un étudiant que la prise de parole en public effraie ?

L’art oratoire est une arme puissante.

Sorti de l’émulation d’un concours où l’on s’égosille pour convaincre, brasse de l’air avec des mots, où l’on fait des rimes et où l’on rit, la prise de parole est bénéfique dans tous les domaines. C’est en cela que c’est une arme, elle permet de dépasser sa timidité, aller vers les autres, convaincre, formuler ses idées et organiser un propos. Arme qui sert au quotidien, elle est bénéfique à une carrière comme à une vie – je suis toujours étudiant mais j’en suis convaincu -, puissante pour un juriste comme pour tout être doué de parole. Il faut se l’approprier, essayer, perdre – oui, oui, on a beaucoup perdu – parfois gagner mais surtout, SE LANCER.

Valentin Tonti Bernard

Valentin Tonti Bernard

Paris