TousHanRobe ! Témoignage d'une future avocate en situation de handicap

Agathe Jouin est élève-avocate à l’École Des Avocats du Grand Ouest. Passionnée de droit de la concurrence et de droit des contrats, elle a intégré le Master 2 Concurrence et contrats de l’Université Paris-Saclay en Projet Pédagogique Individuel (PPI) et recherche activement un stage final dans ses domaines de prédilection.

Ce que l’on ne vous a pas encore dit, c’est que Agathe a une particularité. Tout ce chemin, elle l’a parcouru en situation de handicap. En effet, elle est atteinte, depuis sa naissance, d’une forme importante de surdité. Un combat de tous les jours que certains, comme Agathe, savent transformer en force pour avancer et réussir. Un exemple à côté duquel, l’équipe d’Anomia ne pouvait pas passer.

Peux-tu nous présenter ton parcours ?

Après un parcours bilingue anglais-allemand au collège et lycée, j’ai obtenu un baccalauréat scientifique avec mention.

J’ai ensuite intégré une école d’ingénieurs post-bac avant de me rediriger vers la double Licence Droit et Économie-Gestion de Paris II. Grâce à ce double parcours, j’ai développé une meilleure compréhension des enjeux économiques, notamment en droit des affaires.

J’ai ensuite effectué un Master 1 en Droit des affaires de Rennes 1, puis un Master 2 Droit privé général, parcours affaires. A l’issue de ce Master, j’ai réussi l’examen d’entrée à l’école des avocats. Aujourd’hui, je suis étudiante au sein du Master 2 Concurrence et contrats de Paris-Saclay, que je réalise dans le cadre de mon semestre PPI. En juillet, j’intégrerai l’EDAGO (École Des Avocats du Grand Ouest) pour achever ma formation, avant le stage final de six mois en cabinet d’avocats, en janvier 2021.

Tu étudies donc actuellement dans le Master 2 Concurrence et des contrats proposé par l’Université Paris-Saclay. Peux-tu nous en dire plus sur ce diplôme ?

Du fait de mon double parcours droit et économie, j’ai été très rapidement familiarisée au droit de la concurrence. Alors que je me dirigeais vers un Master 2 DJCE à l’origine, j’ai approfondi le droit de la concurrence en Master 1, ainsi qu’en Master 2 Droit privé général. C’est donc la conviction que je souhaitais exercer dans cette branche du droit qui m’a conduit à intégrer le Master 2 Concurrence et contrats de Paris-Saclay. Ayant aussi une appétence pour le droit des contrats, ce Master 2 était une évidence, car il me permettait d’allier mes deux matières de prédilection. De par la richesse des matières enseignées, qui couvrent l’ensemble des droits de la concurrence et des contrats, je peux acquérir un solide bagage pour exercer la profession d’avocat dans ces domaines du droit.

Le Master jouit d’une grande renommée. Il est en effet classé 1er parmi les M2 en concurrence. Il bénéficie aussi de la présence de sa directrice, le Professeur Muriel Chagny, spécialiste en matière de pratiques restrictives (ou déloyales), et de nombreux intervenants de qualité. Très ouvert sur le monde professionnel, il me permet d’assister à des cours en cabinet, juridiction, institution, entreprise, mais aussi fédération. J’ai aussi l’opportunité d’échanger avec un large éventail de praticiens et donc de développer mon réseau et d’affiner mon projet professionnel.

Enfin, les étudiants prennent part à de nombreux projets : concours de plaidoirie, groupes de travail, rédaction d’articles, participation à des conférences, organisation d’un colloque, etc. Nous pouvons ainsi mettre en pratique nos connaissances juridiques en dehors du cadre universitaire. A titre personnel, je participe, avec trois autres étudiants de mon Master, au concours international francophone de médiation organisé par le Centre de Médiation et d'Arbitrage de Paris (CMAP). Je suis également membre d’un groupe de travail de l’Association française d’étude de la concurrence (AFEC) relatif à l’adaptation du droit de la concurrence au numérique. Réfléchir à l’évolution du droit et connaître l’avis des différents acteurs sur la question est extrêmement enrichissant.

Un parcours scolaire et universitaire riche que tu as su réaliser en situation de handicap. Peux-tu expliquer à nos lecteurs en quoi consiste ce handicap ?

Je suis née malentendante mais ma surdité n’a pas été détectée à ce moment. C’est vers l’âge de 2 ans et demi, parce que je ne parlais pas, qu’un médecin a suspecté des problèmes d’audition. Suite au diagnostic, j’ai été appareillée. Ma surdité est évolutive, j’ai donc progressivement perdu mon audition. Aujourd’hui, je suis sourde profonde de l’oreille gauche et sévère de l’oreille droite. Cela signifie que sans mes appareils, je n’entends presque rien. Par conséquent, même avis de tempête, je dors très bien !

A gauche, comme la prothèse auditive ne m’apportait plus rien, j’ai été implantée à onze ans. L’implant cochléaire permet de restituer un bon niveau d’audition, mais ce que j’entends est totalement artificiel. Pour donner une idée, la première fois que j’ai porté l’implant, j’avais l’impression d’entendre des sonneries de portable de partout et j’étais incapable de différencier une voix d’homme d’une voix de femme ! C’est pourquoi il a fallu une rééducation de deux ans pour réapprendre à identifier les sons.

En tout, j’ai été suivie pendant 16 ans par plusieurs orthophonistes qui m’ont appris à parler et approfondir mon français écrit. Aujourd’hui, j’oralise et je parle un peu la langue des signes.

Penses-tu que le handicap permette de développer des compétences particulières ? Si oui, lesquelles ?

Même s’ils sont très performants, mes appareils ne restituent pas une audition normale. Entendre n’est pas naturel pour moi, surtout avec l’implant. De plus, « entendre » n’est pas « comprendre ». Je dois aussi m’appuyer sur la lecture labiale pour améliorer ma compréhension. Et malgré tous ces outils, je ne peux pas comprendre tout ce qui est dit, en particulier dans un milieu bruyant ou mal éclairé, lors d’une conversation à plusieurs, etc. Cela implique une grande fatigue, surtout en fin de journée. J’ai donc appris à optimiser mon temps, à tirer parti des moments où je suis efficace.

Cela peut paraître commun, mais si je devais retenir une devise, ce serait « carpe diem ». L’aspect évolutif de la surdité m’a appris à profiter de l’instant présent. Je peux me réveiller le matin et ne plus entendre, même avec ma prothèse auditive. Ces baisses, fréquentes à certaines périodes, peuvent durer des semaines et je ne suis pas sûre de récupérer le même niveau d’audition qu’avant. Dans ces moments, on perd ses repères, on est dans le « noir ». Avec du recul, je pense que cela m’a apporté beaucoup de « zénitude ». Je relativise beaucoup et je gère bien les situations de stress. Professionnellement, c’est aussi très précieux.

Ce qui est dommage c’est que face à une personne en situation de handicap, on a tendance à ne voir que les inconvénients. Mais il faut aussi comprendre que très peu de personnes handicapées font des études (2% !). Si on en arrive au même niveau que les autres, c’est qu’on a la capacité de travailler davantage, de la volonté, mais aussi des petits trucs en plus qu’on a développés pour compenser ce qui nous manque, et qui peuvent apporter énormément dans une équipe si on leur donne leur chance.

Comment t’es-tu adaptée pour être aussi performante que les autres ?

Au collège et au lycée, j’ai eu des professeurs très à l’écoute, qui portaient un micro spécial en cours pour m’aider à suivre. J’ai bénéficié aussi d’une petite tolérance pour copier sur le voisin et échanger avec lui quand je n’avais pas compris !

A l’université, grâce au relais handicap, j’ai été aidée par plusieurs preneurs de notes pour les cours en amphithéâtre. En travaux dirigés, c’est un peu plus difficile. Les cours y sont beaucoup plus interactifs, moins structurés. Pour le preneur de notes, qui est un étudiant de mon cursus, ce n’est pas possible de tout retranscrire. Je loupe donc une grande partie des échanges, des conseils pour les examens, etc. Cela exige donc plus de temps et de travail après les cours, de mettre à jour son cours avec celui du preneur de notes, d’approfondir pour compenser les informations que je n’ai pas eues.

Aurais-tu des conseils à donner aux étudiants en situation de handicap, mais aussi aux étudiants en droit en général ?

Pour ceux qui comme moi sont en situation de handicap, il existe de nombreuses possibilités pour suivre les cours grâce aux relais handicap. Vous pouvez aussi demander de l’aide aux autres étudiants, on m’a rarement opposé un refus quand je demandais des cours, bien au contraire ! Aller vers des diplômes ou des parcours en petits effectifs, c’est aussi plus simple, il y a un vrai esprit de classe et d’entraide. Certes, il faut travailler plus, mais les réussites sont d’autant plus belles.

Cela étant dit, le droit est une matière très vaste, avec de nombreuses branches et spécialités. Je pense qu’il est donc nécessaire de s’intéresser très tôt à toutes les possibilités, de multiplier les stages et d’échanger avec des praticiens quand l’occasion se présente. Cela permet d’avoir une idée plus concrète des différents parcours possibles et de se rendre compte rapidement si l’exercice d’une matière qui nous passionne à l’université nous plaît en pratique. Le droit est également une matière exigeante. C’est pourquoi discerner la branche qui nous plaît est important, afin de choisir un métier dans lequel on a envie de s’investir. Il faut bien sûr garder un parcours cohérent mais faire ce que l’on aime c’est toujours mieux !

Le témoignage d'Agathe vous interpelle ! Pour aller plus loin, n'hésitez pas à écouter l'interview de Stéphane Baller, initiateur du collectif "Droit comme un H".

Valentin Tonti Bernard

Valentin Tonti Bernard

Paris